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Le marché pharmaceutique entre dans l’ère du numérique

27 février 2013 14 h 24 min / by / pas de commentaires

Le Conseil d’Etat a tranché : le 1er mars prochain, 3 300 nouveaux médicaments seront autorisés à la vente en ligne, en plus des 455 déjà disponibles. En effet, suite à une directive européenne datant de 2011 qui permettait leur mise en vente en ligne, le droit français a dû céder à l’harmonisation du droit européen.

L’élément déclencheur

Pour la petite histoire, c’est d’un pharmacien Caennais qu’est parti le mouvement. Fin 2011, avant la décision du Conseil d’Etat, celui-ci s’entoure de juristes pour déterminer s’il peut légalement lancer son site de vente en ligne, le prophétique « Grâce de Dieu ». Le principe est simple, pour acheter des médicaments sans ordonnance il faut juste créer un compte et payer en ligne pour être livré sous 72h. Ceux nécessitant une ordonnance peuvent être réservés, mais il faut toujours aller les retirer en pharmacie. Entouré d’une équipe de pharmaciens diplômés, son cas ne choque pas car il appartient au cercle de professionnels de la santé. Cependant, le vide juridique trouvé par ses juristes oblige la juridiction française à réagir, et ouvre grand la porte à une démocratisation de la vente de médications sur internet.

Maintenant qu’un nouveau pas important semble franchi avec cette ouverture du marché pharmaceutique au e-commerce, qui permettrait plus de transparence, beaucoup de questions se posent quand à son impact sur la consommation de médicaments en France.

Ce qui va changer

Tout d’abord, l’autorisation de vente en ligne de médicaments reste réservée aux pharmacies et non à la grande consommation. Ce changement impactera ainsi principalement ces dernières et leurs consommateurs.

Les avantages pour les internautes sont situés à plusieurs niveaux. Tout d’abord, la possibilité de comparaisons des prix réduirait leur addition finale, qui est souvent soumise au bon-vouloir des pharmaciens et de l’industrie pharmaceutique. Qui ne s’est pas déjà presque étranglé devant la note salée comportant des médications non remboursées par la sécu ou la mutuelle ? Et puis il faut bien l’avouer : commander des aspirines d’un simple clic depuis son ordinateur à n’importe quelle heure, sans avoir à faire le détour par la pharmacie du coin ou adapter son emploi du temps est fort plaisant.

Cependant beaucoup de voix chez les professionnels de la santé s’élèvent contre ce nouveau dispositif jugé trop dangereux car ouvrant la porte à la surconsommation, les acheteurs pouvant ne pas lire les recommandations et dépasser la limite autorisée. Car sans les conseils du pharmacien, sur une plateforme marchande à visée purement commerciale, des mélanges nocifs de médications sont de fait possible. Ajoutez à cela la récente polémique sur certains médicaments inefficaces voire dangereux quand mal utilisés, et vous mettez en lumière les opportunités d’arnaque sur des consommateurs isolés de leur conseiller. Autre point de débat, la tentation plus grande de sous-estimer son état et de vouloir se soigner seul qui peut en mettre en danger sa santé.

Un défi pour les pharmacies

En somme, même si la possibilité d’impacter la santé de 65 millions de français fait peur, le marché pharmaceutique français est un secteur à la traîne. Car, si en France la vente en ligne de médicaments débute, d’autres sites illégaux attirent déjà les consommateurs sensibles au prix. Avec plus de transparence sur les prix et un aspect plus pratique, la vente en ligne semble une évidence pour les français cyber-connectés et le marché se doit de rattraper son retard sur les modes de consommation actuels.  Les grands perdants de la mise en ligne des médicaments sont ainsi de premier abord les pharmacies, qui devront faire face à une nouvelle concurrence des prix. Elles devront probablement comprimer leurs marges pour baisser leurs prix sur les médicaments sans ordonnance et faire des investissements en communication, voire se spécialiser.

Car jusqu’à présent, elles n’avaient presque aucune concurrence directe puisque le critère géographique est souvent plus important que le prix dans leur cas. Elles vont maintenant découvrir une concurrence nouvelle, qui n’est plus autant traditionnelle. Cependant cela représente une opportunité incroyable pour les pharmacies qui arriveront à capter ce nouveau marché en s’ouvrant au monde numérique. Cela leur permettrait d’atteindre des consommateurs qu’ils n’auraient jamais attiré autrement, de récupérer ceux qui vont sur les sites illégaux et peut-être de taper dans un nouveau segment qui n’a pas le temps pour acheter des médicaments. Ce virage leur sera crucial à négocier, et les acteurs qui ne s’adapteront pas risqueront de disparaître, avec une émergence de plus gros acteurs.

 

Des répercussions sur le marché pharmaceutique

Mais si on remonte plus haut, les fabricants seront également impactés. En novembre dernier, Sanofi a ravi à Total le titre de plus grosse capitalisation boursière française. Essentiellement symbolique, ce changement a intronisé Sanofi et l’industrie pharmaceutique sur le devant de la scène et soulevé des questions sur les marges très hautes du secteur. En effet, sur un marché fortement réglementé par le gouvernement et avec pourtant une obligation d’investissements lourds en R&D, ces sociétés lucratives font grincer des dents. Ce surtout lorsque la sécurité sociale peine à combler ses déficits, qui doivent rembourser certains de leurs produits. Car il faut dire que les groupes pharmaceutiques tels que Sanofi bénéficient d’un marché assez peu ouvert, où opacité et lobbying sont de la partie.

Maintenant que les pharmacies seront exposées à une probable guerre des prix, ceux négociés avec l’industrie pharmaceutique seront probablement tirés vers le bas, notamment avec l’émergence de nouveaux plus gros acteurs avec une plus forte capacité de négociation. Ceci couplé à un marché plus potentiellement plus grand devrait permettre de garder des prix bas pour le consommateur. Les industriels pourraient se retrouver à également se livrer une guerre des prix du à la comparaison des prix en ligne, même si leurs marques ont souvent un « premium » qui devrait les sortir d’affaire. Donc au final, ce sera sans doute un changement sur les prix principalement sur les médications « low cost ».

Une évolution naturelle

Ce que l’on peut observer dans le domaine pharmaceutique est que suite aux derniers changements, tels que la mise en vente de génériques et la vente en ligne sans ordonnance, le marché semble suivre une évolution naturelle. Car au final, même si le marché de la santé est très encadré, il est également un commerce où le but est de vendre, et il est bien que le gouvernement tape dans la fourmilière. Et maintenant ce sera dans une nouvelle logique de transparence qui fera du bien au secteur, avec des acteurs encore plus exposés à la concurrence. Cela est finalement plus bénéfique au consommateur, qui a une meilleure capacité de choix et des prix qui baissent. Il faut juste espérer que cette évolution progressive sera efficacement entourée, car le risque que des médicaments « low-cost » qui ne seront pas aussi efficaces que ceux premium risquerait également de creuser les inégalités face à l’accès aux soins.

Simon Guy

Sources :

www.lepoint.fr

www.lemonde.fr

pourquoi-docteur.nouvelobs.com